L'école en échec scolaire

L’éducation nationale affiche des objectifs ambitieux, elle se voit comme une chance pour toutes et tous et pourtant aujourd’hui, elle est en échec scolaire. Le constat est partagé par l’exécutif qui dans les différents discours de la rentré évoque de nouvelles réformes et le besoin d’un “choc d’attractivité”.

Éducation + Nationale = Inégalité Sociale

Cette institution est immense, composée de 1,2 million d’employés, dont 850 000 enseignants, auxquels il faut encore ajouter les 12,8 millions d’élèves accueillis dans les locaux et qui interagissent avec le personnel. Ce n’est pas loin de 14 millions de personnes, soit 20 % de la population française qui est en contact direct avec cette institution. Des chiffres conservateurs puisque cela ne prend pas en compte la multitude composée des millions de parents d’élèves. 

Au-delà des chiffres, il y a de grandes valeurs que l’on retrouve dans tout discours ministériel. Les prises de paroles mentionnent sans arrêt l’excellence, l’égalité, l’instruction, les savoirs, les compétences et puis il faut constamment avoir quelque part, une citation de Jules Ferry.

Jules Ferry, le prédécésseur de Pap Ndiaye, alors qu’il occupait le poste de ministre de l’instruction, à rendu l’éducation gratuite, obligatoire et laïque. Ces grandes mesures, conduites dans les années 1880, avaient pour objectif de former un semblant d’égalité dans la société française.

À cette époque, les inégalités éducatives étaient brutales. Les enfants pauvres allaient dans des écoles aussi religieuses que mauvaises, les familles aisées elles, disposaient de tuteurs et pouvaient rejoindre des lycées prestigieux.

Si les réformes de Jules Ferry et celles qui vont suivre vont permettre aux enfants de pauvres d'acquérir une éducation, le focus n’est pas réellement d’avoir la  — même —  éducation. Le système scolaire reste largement influencé par ce qui venait juste avant.

L’héritage du système éducatif français est profondément élitiste. Napoléon, qui à créer les lycées au début 19e, ne cherche pas à créer une éducation de masse qui garantit à toutes et à tous une éducation de qualité. Son objectif est beaucoup plus pragmatique et qui répond à ces besoins du moment. À savoir l’émergence d’une élite avec un sens de l’état et une dette envers cet empire qui les a élevés.

La grande démocratisation et le choc du “PISA”

Malgré cette vision élitiste, la démocratisation se poursuit à grand pas après la Seconde Guerre mondiale. En quelques décennies, tous les enfants français vont passer sur des bancs d’école !

Logiquement, cela conduit à une élévation importante du niveau éducatif français qui a été noté dans une étude conduite par l’OCDE en 2015. Les progrès les plus impressionnants concernent les capacités de compréhension de texte. Elles étaient en 2014 excellentes pour 13 % des jeunes de 25–35 ans contre seulement 3 % pour des 55–64 ans qui ont été éduqués dans les années 60.

Le succès de l’institution ne faisait aucun doute jusqu’aux années 2000, la priorité de moment était évidemment de gérer l’augmentation constante d’élèves, d’allonger les parcours scolaires. Le franc succès de la démocratisation laissait croire que l’école atteignait aussi ses objectifs de résultats.

La chute n’en fut que plus rude dans le milieu des années 2000 avec la parution de plusieurs rapports de l’OCDE. Les rapports PISA “Programme International pour le Suivi des Acquis des Élèves” 

“PISA, le programme international pour le suivi des acquis des élèves, est la plus grande étude internationale auprès d’élèves dans le domaine de l’éducation. Pilotée par l’OCDE, PISA mesure l’efficacité des systèmes éducatifs.”
 Ministère de l'Éducation nationale

Ce test, organisé par l’OCDE, est commun aux élèves de 15 ans de pays différents. À travers les résultats de ses enquêtes les journalistes, les profs, les politiques et les parents découvrent une autre réalité.

L’éducation nationale, l’institution confiante de son succès, n’a pas la moyenne.

Depuis les premiers rapports, la France est dans la moyenne en termes de résultat, mais dans un pays, mais le malaise s’installe en poursuivant la lecture du rapport. 

On peut y lire en 2015 que les scores de math des élèves français issue de milieu favorisé vont avoir 107 points de plus que les autres. Un nombre très supérieur aux autres où cet écart n’est que de 89 points. Des résultats qui se confirme en 2018. 

 

Si les performances de l’école française sont plutôt médiocres, elle n’est pas loin d’être la championne mondiale des inégalités sociales à l’école. 

L’instruction de l’inégalité 

Jules Ferry et ses successeurs n’ont jamais réussi à faire que les enfants de famille riches et pauvres partagent les mêmes bancs d’école.

Ce n’était pas le cas dans les années 19e siècle et ce n’est pas davantage le cas aujourd’hui. La ségrégation est peut-être atténuée, mais elle a surtout changé de forme, elle est devenue géographique. 

Un constat évident puisque des “zones d’éducation prioritaire” ont été désignées.

La politique des ZEP, mise en place en 1982 par le ministre de l'Éducation nationale, Alain Savary, visait à réduire les conséquences des inégalités sociales sur la réussite scolaire des élèves et, pour la première fois dans l’éducation nationale, une stratégie inégalitaire était utilisée dans un objectif d’équité.

L’objectif, c’était d’utiliser la discrimination positive pour d’allouer davantage de moyen dans les écoles concernées, généralement des établissements situés dans les quartiers les plus pauvres. 

Le résultat, ces écoles ont été prioritairement déserté, d’abord par les enfants des foyers les plus aisés et puis par les professeurs expérimentés.

Un constat qui ne surprend pas Nathalie Mons, présidente du Conseil national d’évaluation du système scolaire, qui soulignait en 2016 au micro de France Bleu les problèmes que pose cette politique :

“Dès le début, les concepteurs de cette politique, attirent l’attention que cette politique doit être temporaire, parce qu'ils sont visionnaires, ces politiques ces labels vont stigmatiser ces établissements et créer au moins deux effets pervers : faire partir les enfants les plus favorisés et aussi limités l’attractivité des enseignants, parce que l’enseignement est difficile dans des milieux ségrégés. “

En 2018, la France est le pays ou le milieu d’origine influe le plus sur le score de l’élève. Les élèves avec le plus faible niveau vont se retrouver dans les mêmes établissements, les plus forts ensemble. En plus de cette sélection géographique, les meilleurs élèves sont regroupés dans des sections de langues anglaises spécialisées, de Latin ou via d’autres dispositifs qui permettent de réunir davantage les bons élèves. 

La ségrégation sociale dans l’éducation nationale, s’opère à des moments clef, il y a la question de la maternelle, du primaire avec l’apprentissage de la lecture et l’arrivé au collège en 6e qui est un passage difficile pour beaucoup. Il est documenté que les élèves défavorisés, qui ont moins les codes de l’éducation, arrive au collège un peu perdu et ont tendance à décrocher. 

Le système éducatif français organise d’une manière très évidente la sortie du parcours général. Une ségrégation qui devient évidente vers 15 ans, mais qui est le résultat de plein d’éléments déclencheurs dans la scolarité de l’élève.

C’est en comprenant ces mécanismes que l’on comprend en quoi l’école française n’a jamais rompu avec la conception Napoléonienne de trié, de sélectionner et dégager une élite.

Un constat évident en regardant des systèmes éducatif étranger. Le système scolaire américain, par exemple, malgré des résultats tout aussi moyen cherche à conserver les étudiants dans un tronc commun jusqu’au S.A.T., l’équivalent de l’examen du BAC, ce n’est qu’à ce moment-là que la spécialisation professionnelle débute réellement. 

Le système français lui cherche visiblement à sélectionner à chaque étape. Les gagnants, peuvent continuer leur éducation, les perdants sont placés dans des filières peu performantes. 

C’est d’ailleurs l’une des particularités de l’école française, les filières professionnelles ne donnent pas davantage sur le marché du travail là où les avantages sont évidents dans un pays comme l’Allemagne. La sélection pour ces écoles est une de ses faiblesses les plus évidente. Sont envoyés les élèves dont on pense ne pas pouvoir réussir.

Selon Xavier Molénat, journaliste à Alternative économique, “ ce sont des voix sans issue, parce que les employeurs vont trouver des gens qui sont mieux formés par la voie pro. ” “ Au final, la filière professionnelle française cherche à “’est des élèves dont on ne sait pas trop quoi faire en fait, on les met là parce que ça ne coûte pas cher.”

Les différences de budget par élève entre les différentes formations sont aussi réelles que méconnues. Un article du journal Le Monde, consacré au projet de Gérald Darmanin sur la transparence des dépenses publiques cite un avertissement de ces conseillers :

“Si on calcule le coût de chaque service public, les gens vont par exemple s’apercevoir que l’Etat met plus d’argent dans les prépas parisiennes que dans les universités.”

Les chiffres sont effectivement parlants, puisque 10 000 euros par étudiant sont alloués à l’université contre 15 000 euros en moyenne pour les prépas.

Ces inégalités sont la preuve que l’école à la Française n’a jamais remise en question son élitisme. D’autres systèmes ont su se réformer. Les système canadien, danois ou finlandais ont tous cherché à bâtir une école qui accueille les masses et dont l’objectif est d’accompagner chaque élève avec une orientation qui s’intéresse un minimum à leurs projets.

L'éducation française, quant à elle, semble se borner à encourager les bons élèves de 10 ou 15 ans à devenir ingénieur, docteur ou avocat. Sauf exception, il est inconcevable pour eux de rejoindre une filière professionnelle sans faire scandale.

Au contraire des élèves qui peuvent être confronté à quelques difficultés à 14 ans se voient dirigés de gré ou de force dans des études spécialisées sans forcément de débouchés, diminuant la part d’enseignements nécessaires à la poursuite d’études supérieures.

Pour utiliser une image qui parlera à beaucoup, l’éducation française, ressemble au “choixpeau” de Harry Potter, c’est une chose poussiéreuse, qui trie les élèves et le fait remarquablement jeune. Cette décision est finale, sans recours et n’est pas étrangère à la situation sociale des parents de l’étudiant. 

L’école maltraitante

Une dernière question est soulevée par les comparaisons internationales. La relation des élèves à l’école et surtout à leur prof.

On sait notamment qu’en France les élèves sont particulièrement anxieux, qu’ ils font partie de ceux qui sont le moins en confiance, qui se sentent jugé par les profs, que l’on ne peut pas les aider, qu’ils sont perdu en mathématiques. Ce rapport à l’école a été étudié par le sociologue Pierre Merle. Il a enquêté sur l’humiliation des élèves français. L’intérêt médiatique ces dernières années se concentre sur les violences et le harcèlement entre élèves. C’est oublié l’humiliation scolaire produite par le personnel qui lui est rarement mis en avant.

Un thème au centre de “Les blessures de l’école” de Jean-Pierre Bellon et Marie Quartier. Un travail qui a donné lieu à un reportage d’Envoyé Spécial diffusé en 2022.

“On n'a pas voulu voir, on n'a rien voulu voir le harcèlement, la France a eu 35 ans de retard sur le traitement du harcèlement. […] Lorsqu’on laisse un élève au tableau sous des commentaires, lorsque l’on rend un paquet de copie en les classant dans un ordre bien précis et en lançant une série de remarques assassines. Lorsque l’on se moque d’un élève en plein cours, lorsque l’on reprend parfois son surnom, et bien, il faut savoir que l’on fabrique du harcèlement en France.” 

La culture de l’humiliation éducative est systémique au point d’être visible dans les enquêtes PISA. En France, 25 % des élèves fréquentent un établissement où le principal déclare que la sévérité des enseignants pouvait nuire à l’apprentissage. C’est le double par rapport à la moyenne de l’OCDE.

Selon le même rapport, la France est aussi “l’un des trois pays où les élèves font états des plus grandes préoccupations liées aux problèmes de discipline en classe. ” Si les causes de cela sont multiples, il y a bien un problème particulièrement français.

Ce mal-être des élèves se retrouve chez les enseignants, en particulier dans les premières années d’exercice, mais pas que. Les nouvelles recrues qui sont envoyées loin de chez elles, sont mal formées, sont mal payées, sont placées dans des classes prioritaires sans mixité scolaire où elles se plaignent de ne pas être suffisamment accompagnées. 

De très très nombreux témoignages d’enseignants mentionnent être lâchés devant 30 élèves sans préparation et sans formation pédagogique sérieuse. Au-delà des conditions de travail désastreuses que cela implique, il n’est peut-être pas utile d’aller beaucoup plus loin pour justifier l’échec de cette institution.

Reste désormais à se pencher sur les solutions, comment permettre au système éducatif français de s’améliorer ? Dans le prochain article, à travers le discours de la rentré de Pap Ndiaye et du discours aux recteurs d’Emanuel Macron, nous évaluerons quels sont les problématiques identifier par l’institution elle-même. 

Les réformes du primaire, du lycée et de la formation professionnelle du dernier quinquennat ont elle une chance de produire leurs fruits ? Que faut-il mettre en place pour réduire les inégalités terribles produites par l’institution ? 

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