Reprise du dialogue entre Ankara et Damas

ICART ELOÏSE

Au début de la guerre civile syrienne (2011) Ankara et Damas ont rompu leurs relations diplomatiques.

Néanmoins, depuis août 2022, les deux pays, après plus de dix ans de silence, tentent de se rapprocher. Le 28 décembre 2022, une première rencontre entre le ministre syrien de la Défense A.A. Ayyoub et son homologue turc H. Akar a eu lieu à Moscou.

Bachar El Assad et R.T. Erdogan | Crédits : AFP
  • D’un côté Bachar El Assad, face à l’affaiblissement de son allié russe, cherche à exploiter toutes ses ressources diplomatiques.
  • De l’autre, le président turc R.T. Erdogan espère, via ce dialogue, négocier le sort des millions de réfugiés syriens qui ont fui leur pays lors de la guerre civile. En effet, si ces réfugiés, sans visa, ont pu fuir, vers la Turquie, Ankara les a également instrumentalisés à des fins politiques et comme moyen de pression contre l’Union européenne.

Aujourd’hui, en vue des élections législatives et présidentielles de mai 2023, ces réfugiés se retrouvent, à nouveau, instrumentalisés par R.T. Erdogan.

Institute for the Study of War

L’afflux permanent et incontrôlé de réfugiés en Turquie a poussé Erdogan à modifier sa politique d’accueil. Aujourd’hui, le président turc a pour ambition de renvoyer entre 1 et 3 millions de réfugiés syriens chez eux. Notamment pour mettre à mal l’un des principaux partis d’opposition turque, “IYI” dirigé par Meral Aksener, qui mène sa campagne sur les enjeux de migrations.

Ce rapprochement turco-syrien, outre la question des réfugiés, porte également sur le sort des Kurdes.

En effet, Erdogan a ouvert la possibilité de relancer l’offensive militaire, dans la région du Rojava (nord de la Syrie) sous contrôle des milices kurdes du FDS et du PKK. De plus, Ankara, de concert avec Moscou, espère plus de sévérité de la part de Damas contre les milices kurdes présentes sur son territoire.

La Turquie, par conséquent, espère répondre à un double objectif: aider le régime de Bachar à reprendre le contrôle de la région autonome kurde d’Afin (frontière turque) tout en affaiblissant la présence américaine dans la région qui soutient encore aujourd’hui les FDS*.

Néanmoins, le séisme qui a frappé la région au début du mois risque de mettre à mal le rapprochement turco-syrien et les plans d’Erdogan pour la région.

YASIN AKGUL | Crédits : AFP

En effet, les dégâts engendrés par le séisme ne permettent pas, aujourd’hui, aux autorités turques, dépassées par les évènements, de renvoyer les millions de réfugiés syriens de par de la frontière. En outre, le PKK a annoncé la suspension temporaire de ses activités militaires dans le nord de la Syrie afin d’aider les populations kurdes, délaissées par la Turquie et la Syrie​​. Dénigrée par Ankara, cette minorité craint en effet d’être à nouveau privée d’aide publique, comme ce fut le cas lors du séisme de Van en 2011.

De plus, Erdogan, à quelques mois des élections, est affaibli par ce séisme. La population critique la mauvaise gestion de l’urbanisme du gouvernement de R.T. Erdogan dans la région qui peut expliquer l’étendue des dégâts. On lui reproche de ne pas avoir pris en compte l’avis sismique des chercheurs et d’avoir utilisé des matériaux de mauvaise qualité.

Le gouvernement est également accusé de favoriser les municipalités fidèles à son parti l’AKP tout en entravant l’aide humanitaire étrangère. En effet, M. Kurum, ministre turc de l’Environnement et de l’Urbanisme, a déclaré interdire tout acteur et action ne relevant pas de l’autorité turque.

Une défaite de R.T. Erdogan, dans ce contexte, est envisageable et fragiliserait, par conséquent, le récent rapprochement turco-syrien que certains partis d’opposition comme CHP et IYI, n’ont cessé de critiquer.

* FDS: coalition militaire formée en 2015 visant à fragiliser la présence de la Turquie et de l’EI dans la région. Cette coalition, soutenue par les États-Unis, est composée majoritairement des forces kurdes de l’YPG notamment et des forces rebelles syriennes.

**Il est nécessaire de rappeler également que la majeure partie des offensives à l’égard des kurdes de Syrie sont opérées par des forces jihadistes soutenues par le régime d’Ankara comme Jabhat al-Nosra, scission d’Al-Qaïda.

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